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samedi 29 avril 2006, a 09:04
Contes et légendes d'Alsace : Hans Trapp
 

En Alsace, les gens m'appellent Hans Trapp. Ailleurs, on dit que je suis le Père Fouettard. Le soir du 5 décembre, j'accompagne le saint Nicolas dans sa tournée. Moi, je suis chargé de punir les enfants qui n'ont pas été sages.

En fait, Hans Trapp n'est pas mon vrai nom. Dans ma première vie, il y a cinq cents ans, je m'appelais Hans von Drodt. J'étais un seigneur, un vrai, un seigneur germanique protégé par l'empereur en personne, l'empereur Maximilien 1er. mais ma famille ne possédait pas de terres et il me fallait un domaine digne de moi, digne de mon rang. L'empereur me donna l'ordre de m'installer au château de Berwarstein qui appartenait à l'abbaye de la ville de Wissembourg, tout au nord de l'Alsace.

Le château était magnifique, perché sur un gigantesque socle de grès rose au-dessus du village d'Erlenbach, dans la vallée de l'Erlenthal. Nous y étions bien, moi et mon frère Thilo qui était évêque. Oh, je sais ce qu'on disait ! On disait que nous avons volé le château. Que nous n'avions pas demandé son avis au propriétaire, l'abbé de Wissembourg. Certes, ils avaient raison. Mais après tout, il nous fallait bien un toit pour nous loger ...

L'abbé nous rendait la vie difficile. Tout était prétexte à nous ennuyer. Il contestait les taxes que nous faisions payer aux habitants de la vallée. Il nous fallait pourtant de l'argent pour manger, boire, payer nos soldats. Il menaçait de prévenir le pape parce que nous kidnappions des jeunes filles et des jeunes garçons. Nous avions pourtant besoin de bras pour nous servir ! Dans ces conditions-là impossible de nouer de bonnes relations avec les gens d'Erlenthal. Dès que nous arrivions sur nos chevaux, c'était la panique. Les hommes rassemblaient femmes et enfants, se repliaient dans leurs maisons et fermaient leurs portes à double tour. J'aurais pu détruire leurs pauvres masures, mais à quoi bon ?

Je laissais mes troupes ramasser les impôts. Quant à moi, je préférais la compagnie de Philippe l'Ingénu, le prince électeur (On appelait ainsi les princes et les évêques qui avaient le droit d'élire l'empereur de l'Empire germanique.) de notre région. Chez lui, ce n'étaient que fêtes et spectacles. Il m'aimait bien. On disait qu'il était tombé sous mon charme. C'était vrai, mais je l'avais un peu aidé grâce à une poudre magique que m'avait préparée une sorcière.

Je versais régulièrement de cette poudre dans le verre de Philippe. Plus il buvai et plus il m'appréciait.

 

Hélas, ma vie fut bientôt bouleversée. Thilo avait commis l'erreur de sortir sans escorte du château. Il fut capturé par les hommes de l'abbé, il fut jeté en prison et lourdement condamné par la justice de notre ennemi ! Sans Thilo, malgré la présence des valets et des soldats, je me sentais bien seul dans cet immense château. Personne ne se souciait de m'aider à le délivrer.

Thilo était les derrière les barreaux. Cela me rendit comme fou. J'errais dans les couloirs du château, je réfléchissais aux moyens de me venger. A force d'y penser, j'imaginais des châtiments toujours plus longs, toujours plus lents, toujours plus cruels. La colère débordait de mon corps, l'enfer s'échappait de mon esprit. Je comptais faire respirer aux autres, à tous les autres, le parfum de cet enfer. Ah ça, ils allaient payer, ces petits paysans craintifs !

Et ces curés de pacotille ! Et ces bourgeois de carnaval ! Parole de Hans von Drodt !

Bientôt, il ne se passa plus un jour sans une nouvelle cruauté de mon invention. Je fis construire un barrage sur la rivière de Lauter qui traversait Wissembourg. Toute la partie basse de la ville fut priée d'eau. Quelque temps plus tard, je fis crever ce barrage. Un énorme torrent de boue se fraya un chemin de destruction à travers les rues, les places, les maisons. Wissembourg était en ruine.

Les commerçants étaient rançonnés. Les voyageurs étaient dévalisés. Je défendis aux villageois de chasser dans leur propre forêt. Même les plus pauvres, qui ramassaient du bois en forêt, étaient poursuivis. Mes hommes les attrapaient, les battaient, les assassinaient. Mes sujets n'avaient plus rien pour se chauffer, plus rien à manger, les enfants pleuraient, les mères séchaient les larmes, les hommes baissaient la tête.

Tout cela me réjouissait ! Souvent, pour le plaisir de contempler le malheur, j'accompagnais mes soldats. Je me souviens de Jakob welsh, un paysan d'Erlenbach, qui avait décidé de braver mon interdiction. Il était parti chasser le lièvre pour nourrir sa famille. Ainsi, quelqu'un osait me défier ! Profitant de son absence, je fis brûler sa hutte où se terraient sa femme et ses enfants. Je restais devant le brasier jusqu'à ce qu'il s'éteigne. Je voulais être certain qu'il n'y aurait aucun survivant ...

Le soir venu, assis au coin de la cheminée du château, je riais du désespoir des autres. Je caressais mon nouveau compagnon, un corbeau noir trouvé au bord d'un chemin, un corbeau que je fis dessiner sur mes armoireries. Là où je passais, là où je semais la terreur, je dessinais sur les murs l'ombre de mon corbeau. La marque de l'homme sans pitié. les pauvres mouraient sans comprendre. Les riches donnaient tout ce qu'ils avaient pour échapper à la mort... et ils mouraient quand même !

Je savais que les plaintes s'empilaient sur le bureau de l'empereur Maximilien... qui ne disait rien, qu laissaient faire. Il continuait de me proposer des missions de confiance. Il me choisit même un jour pour être son émissaire auprès de Louis XI, le roi de France. Il me fit également chevalier de la Toison d'or, le plus prestigieux des tous les ordres de chevalerie !

 

Dix-huit ans. ma vengeance dura dix-huit ans. Et un jour de l'an 1503, je mourus dans mon lit, bien tranquillement. Mes hommes m'enterrèrent le jour même à la chapelle Sainte-Anne, entre le village de Dahn et Wissembourg. Dès lors, les gens ne cessèrent plus d'aller et venir autour de ma pierre tombale. Je les entendais dire leur soulagement. Enfin, j'avais disparu de la surface de le Terre. Enfin, ils alaient pouvoir vivre normalement. Enfin, le bonheur était à nouveau possible.

- Comment être sûr qu'il est vraiment mort ? demanda l'un d'eux.

Bonne question. J'étais mort mais je vivais encore. Mon fantôme respirait, écoutait riait toujours. Mon ombre restait gravée dans toutes les mémoires. J'entendis une mère dire à son garçon :

- Attention, le Drodt va venir te chercher !

Tout de suite, l'enfant se mit à pleurer. Mon seul nom suffisait à faire pleurer. J'en fus très fier.

 

Les années passèrent. De plus en plus de mères utilisaient mon nom pour menacer leurs enfants. Quel succès ! Petit à petit, sans que je sache vraiment pourquoi, mon patronyme s'était transformé. Le son n'avait pratiquement pas changé, mais il ne s'écrivait plus de la même façon. Ce n'était plus "le Drodt" mais "le Trapp", le Hans Trapp. Ces enfants n'avaient jamais vu ce Hans Trappet, pourtant, ils étaient terrifiés à la seule évoucation de mon nom.

A force de m'appeler à la rescousse, ce qui devait arriver arriva : cela me donna des idées. Des envies de quitter mon habit de fantôme. Des envies d'exister à nouveau. Des envies de leur montrer qui j'étais, de quoi j'étais capable. Je repris forme humaine. Pour paraître plus méchant, je renonçai à mon beau vêtement de chavalier. C'est revêtu de peaux de bête et le visage noirci au charbon que je frappais aux portes. J'apparaissais comme je disparaissais : par surprise, dans un grand nuage de poussière, poussant d'affreux ricanements de vieux vautour. Les plus souvent, je ne venais pas seul. De l'enfer, j'avais rapporté un dragon que je tenais en laisse.

Les parents m'appelaient de plus en plus nombreux, mais ils ne me donnaient pas leurs enfants. Au dernier moment, père et mère changeaient d'avis ! Ils ne savaient pas ce qu'ils voulaient ! D'après moi, un enfant désobéissant devait directement être envoyé en enfer. Les hésitations des parents me mettaient hors de moi. Ces enfants, je les voulais ! Leur faire peur ne me suffisait plus.

 

Je m'amusais de moins en moins. J'étais sur le point de retourner dans ma tombe, quand j'appris que le saint Nicolas cherchait un assistant. Quelqu'un pour faire, comme il disait, "le sale boulot", punir les enfants pas sages. J'ai immédiatement accepté. Moi, le sale boulot, j'aime ça. Je sais m'appliquer, prendre mon temps, faire le sale boulot le plus salement possible.

Et depuis, chaque année, j'attends impatiemment dans ma tombe pour en sortir aux premiers jours de décembre. Le soir du 5, quel bonheur ! Avec le gentil saint Nicolas, nous passons de maison en maison. Un âne nous sert à transporter les cadeaux, ainsi que le grand sac qui me permettrait d'enfermer, si le saint Nicolas le voulait bien, les plus méchants enfants. J'ai dû me séparer de mon dragon qui effrayait les petits. De toute façon, pour porter des cadeaux, un âne, c'est plus pratique.

Dans chaque maison, les enfants nous attendent trembants. Je dois quelquefois en chercher l'un ou l'autre perché sur une armoire ou blotti sous un lit. Je le ramène par l'oreille et ça me met de bonne humeur. Mais je le lâche très vite parce que le saint Nicolas n'aime pas ce genre de méthode. Il me regarde sévérement et je laisse partir le garnement. J'obéis à mon maître au doigt et à l'oeil. J'espère qu'il aura encore longtemps besoin de mes services. J'espère pouvoir terroriser les enfants pendant des siècles et des siècles. C'est bien simple, je ne m'en lasse pas !

 

(légende trouvée sur le blog suivant, que je vous recommande de visiter : http://alsace.blog.mongenie.com/)

 

(photo : Wissembourg, vue générale)

 

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